Pasolini et ses parents

Poésie en forme de rose, "Supplique à ma mère" - 1964 :

Il est difficile de dire, dans le langage d'un fils à sa mère,
ce qui, en mon for intérieur, ne me ressemble guère.

Tu es la seule au monde à savoir ce qu'il en a toujours
été de mon coeur, avant tout autre amour.

C'est pourquoi je dois te dire ce qu’il est horrible de connaître :
c’est dans ta grâce que je vois mon angoisse naître.

Tu es irremplaçable. C'est pourquoi est condamnée
à la solitude la vie que tu m’as donnée.

Et je ne veux pas être seul. J’ai une faim démesurée
d’amour, d'amour de corps sans âme demeurés.

Car l’âme est en toi, c’est toi, tu es simplement
ma mère et ton amour est mon asservissement :

j’ai passé asservi à cette sensation toute mon enfance
sensation élevée, irrémédiable, d’un engagement immense.

C’était le seul moyen de ressentir la vie,
sa nuance absolue, sa forme absolue : voilà, elle est finie.

Nous survivons et c’est la confusion
d’une vie renée hors de la raison.

Je te supplie, ah, je te supplie, de ne pas vouloir mourir.
Je suis ici, seul, avec toi, en un avril à venir…


Deux interviews dans lesquelles Pasolini explicite le rapport conflictuel avec son père :

Interview avec Jon Halliday :

[...] Il est pour moi assez difficile de parler de mes relations avec mon père et ma mère, parce que j'ai quelques connaissances en psychanalyse et que je ne sais pas si je dois en parler simplement en termes de mémoire poétique et affective, ou en termes de psychanalyse - ce que de toute façon je trouverais assez difficile à faire puisque, comme vous le savez, on est bien la dernière personne à se connaître soi-même. Ce que je peux dire est que j'ai éprouvé un grand amour pour ma mère. On le voit dans une série de poèmes, à partir de 1940 environ jusqu'au dernier livre que j'ai publié il y a trois ou quatre ans (quand j'ai cessé d'écrire de la poésie). Pendant longtemps, j'ai cru que toute ma vie érotique et émotionnelle était le résultat de cet amour excessif, presque monstrueux, que j'éprouvais pour ma mère. Mais tout récemment, je me suis aperçu que ma relation avec mon père était elle aussi très importante. J'ai toujours cru que je haïssais mon père, et en fait ce n'était pas le cas ; j'étais en conflit avec lui, dans un état de tension permanente, et même violente, avec lui. Il y a à cela plusieurs raisons, dont la principale est qu'il était arrogant, égoïste, égocentrique, tyrannique et autoritaire, et en même temps extraordinairement naïf. En outre, c'était un officier de carrière, donc nationaliste ; il était partisan du fascisme, encore une autre raison de clash objective et tout à fait justifiée. Et surtout, il avait une relation très difficile avec ma mère. Je le comprends seulement maintenant, mais il l'aimait probablement trop, et cet amour n'était peut-être pas totalement réciproque, ce qui le maintenait dans un état de violente tension ; et donc, comme tous les enfants, je prenais surtout le parti de ma mère. J'ai toujours cru que je haïssais mon père, mais récemment, quand j'écrivais l'une de mes dernières pièces en vers, Affabulazione, qui parle de la relation entre un père et son fils, je me suis aperçu qu'une grande part de ma vie érotique et émotionnelle ne dépend pas de ma haine pour mon père, mais de mon amour pour lui, un amour que je gardais en moi quand j'avais un an, un an et demi, ou peut-être quand j'avais deux ou trois ans, je ne sais pas - c'est en tout cas ainsi que j'ai reconstitué les choses [...]

OS - Dans le Prologue [d'Œdipe Roi] vous avez délibérément choisi de faire une scène dans laquelle le père dit au bébé : "Tu me voles l'amour de ma femme". C'est un peu différent du concept freudien habituel. En fait, vous donnez au bébé de bonnes raisons de haïr son père.

PPP - Je voulais faire ce film en toute liberté. Quand je l'ai fait, j'avais deux objectifs : d'abord, réaliser une sorte d'autobiographie complètement métaphorique - et donc mythifiée ; et ensuite, confronter à la fois le problème de la psychanalyse et celui du mythe. Mais au lieu de projeter le mythe sur la psychanalyse, j'ai re-projeté la psychanalyse sur le mythe. Voilà l'opération fondamentale dans Œdipe. Mais je suis resté très libre, j'ai suivi toutes mes aspirations et mes impulsions, je ne m'en suis refusé aucune. Bon, le ressentiment d'un père envers son fils est quelque chose que j'ai ressenti plus distinctement que la relation entre un fils et sa mère, parce que cette relation entre un fils et sa mère n'est pas historique, elle est purement intérieure, privée, en dehors de l'histoire, vraiment méta-historique, et donc idéologiquement improductive ; tandis que ce qui produit l'histoire, c'est la relation de haine et d'amour entre un père et son fils. Donc naturellement, cela m'intéressait plus que celle du fils et de sa mère. J'ai ressenti mon amour pour ma mère très très profondément, et tout mon travail en est influencé, mais c'est une influence dont l'origine est profondément ancrée en moi et, comme je l'ai dit, plutôt en dehors de l'histoire. Tandis que tout ce qu'il y a d'idéologique, de volontaire, d'actif et de pratique dans mes activités d'écrivain dépend de ma lutte avec mon père. Voilà pourquoi j'ai mis des choses qui n'étaient pas dans Sophocle, mais dont je ne pense qu'elles soient en dehors de la psychanalyse, puisque la psychanalyse parle du Surmoi représenté par le père réprimant l'enfant ; donc en un sens, j'ai simplement appliqué les notions de la psychanalyse à ma manière de sentir les choses.

Interview de 1968 avec Jon Halliday, parue sous le nom d'Oswald Stack, Pasolini on Pasolini, chez Thames and Hudson, 1969, pp.11-13 et 120. Traduit de l'anglais par Agnès Vinas

Interview avec Jean Duflot :

Jean Duflot. — Je ne pense pas innover, ni surprendre le lecteur ou le spectateur, en soulignant l'importance que revêt, dans votre oeuvre, la relation parentale. Bien avant Œdipe roi, vous avez exprimé dans vos poèmes les sentiments contradictoires qui ont divisé votre enfance ?

Pasolini. — Je suis originaire d'une famille typiquement représentative de la société italienne : un vrai produit de croisement... un produit de l'unité italienne. Mon père descend d'une ancienne famille noble de la Romagne, ma mère, à l'opposé, vient d'une famille de paysans frioulans qui ont accédé, peu à peu, avec le temps, à la condition petite-bourgeoise. Du côté de mon grand-père maternel, on était dans la distillerie. La mère de ma mère était piémontaise, ce qui ne l'empêcha nullement d'avoir également des liens avec la Sicile et la région de Rome... Attendez, ce n'est pas tout : dès ma plus tendre enfance, on a fait de moi un nomade. Je passais d'un campement à l'autre, je n'avais pas de foyer sédentaire. Le temps de naître à Bologne... et mon père nous déplace à Parme. Puis nous allâmes à Conegliano, à Belluno, Sacile, Idria, Cremone, et dans d'autres villes du nord de l'Italie... Mon enfance a été une longue série de déménagements... Il m'est extrêmement difficile de parler de mon père, de mes relations avec lui, et même de celles que j'ai pu avoir avec ma mère, comme il me paraît presque impossible d'épuiser mon enfance dans notre échange de propos. Vous m'avertissiez, amicalement, dès les premiers mots de cet entretien, que vous ne veniez pas à moi comme juge ou comme psychanalyste. Je regrette presque que vous ne soyez pas psychanalyste, parce que, pour ma part, j'éprouve une grande curiosité pour cette méthode d'investigation et j'ai lu suffisamment de choses pour douter de pouvoir parler de mes relations parentales en termes poétiques, simplement, ou même sur un mode purement anecdotique. Je risque d'imiter le langage de la psychanalyse, sans en avoir l'efficacité... Je dirai simplement que j'ai éprouvé un grand amour pour ma mère. Sa « présence » physique, sa façon d'être, de parler, sa discrétion et sa douceur subjuguèrent toute mon enfance. J'ai cru longtemps que toute ma vie émotionnelle et érotique était déterminée exclusivement par cette passion excessive, que je tenais même pour une forme monstrueuse de l'amour. Or, je viens de découvrir, tout récemment, que mes relations d'amour avec mon père ont eu aussi leur importance, et que celle-ci est loin d'être négligeable. Il ne s'agit donc pas seulement de rivalité et de haine.

J. D. — De toutes les images que vous proposez du père et dont la hiérarchie symbolique n'est pas toujours évidente, quelle est celle qui se rapproche le plus de votre expérience personnelle ? Celle d'Œdipe roi (image du père castrateur) ? celle de Théorème (où le père vaincu se démet de ses droits) ? celle du père complice d'Uccellacci, qui passe ses pouvoirs au fils en même temps que ses recettes de vie petite-bourgeoise ? ou la dernière, l'image du père-fils qui reconnaît en lui le mécanisme de filiation de la haine ?

P. — Toutes, probablement. J'ai toujours voué à mon père un amalgame de sentiments contradictoires. Toutes ces années, par exemple, je m'imaginais détester mon père, alors que ce n'était probablement pas le cas. En fait, ce qu'il y avait entre nous, c'était une sorte de conflit permanent où j'ai pu confondre l'hostilité et la haine... En somme, j'ai voué à ma mère un amour véritable, qui l'embrassait tout entière, alors que je n'avais pour mon père qu'un amour partiel, presque exclusivement tourné vers le sexe.

J. D. — En dehors de la tension conflictuelle « normale », inhérente à l' « Œdipe » et qui est une donnée universelle des relations entre parents et enfants, dans quelles situations particulières s'exerçait votre hostilité au père ?

P. — (Avec l'air d'exprimer des choses connues par cœur et mille fois rabâchées.) Il faudrait que je vous parle des griefs que je formulais contre lui, contre ce qu'enfant — avec une lucidité certes cruelle — je refusais, en lui, d'égoïste, d'égocentrique, de tyrannique, d'autoritaire... Refus naïf, sans mélange... mais vous voyez que ce refus ne manque déjà pas d'ambiguïté. Ce que je refusais en lui, profondément, j'ai pu, par la suite, le parer de raisons idéologiques, c'est probable ; mon père était officier de carrière, et sa mentalité nationaliste, son style d'homme de droite lui avaient permis d'accepter le fascisme, sans beaucoup de problèmes de conscience. Mais ce sont là des raisons a posteriori. En réalité, les relations de mes parents étaient difficiles, peut-être, par disparité profonde... Je n'ai compris qu'assez récemment qu'il pouvait y avoir à l'origine de son attitude une difficulté d'être avec ma mère, et maintenant que je m'en souviens mieux, une difficulté de rapport, de communication avec qui que ce fût. J'ai compris ces derniers temps que mon père aimait beaucoup ma mère, et que cet amour excessif et mal exprimé qui prenait des formes si possessives et dominatrices manquait tout simplement de réciprocité. Témoin plus ou moins conscient de cette mésentente, il est probable que j'ai pris le parti de ma mère, comme le font naturellement tous les enfants. Je vais vous dire quelque chose que j'ignorais plus ou moins jusqu'à ces derniers temps. Quelque chose de nouveau qui remet en question l'idée que je me suis faite de la haine de mon père. Dernièrement, en écrivant Affabulation, une pièce de théâtre traitant, comme Théorème ou Œdipe, des rapports entre parents et enfants (en l'occurrence, d'un rapport « particulier » entre un père et son fils), j'ai réalisé que toute cette vie émotionnelle et érotique que je faisais dépendre de ma haine pourrait bien s'expliquer, avant tout, par l'amour pour mon père : un amour qui doit remonter, probablement, à mes deux ou trois ans, sans que je puisse donner d'autres précisions sur cette période. Et puis mon père est mort en 1959. Il était rentré du Kenya en 46, d'un camp de prisonniers.

J. D. — Vous lui avez tout de même dédié un recueil de poèmes écrits en dialecte frioulan, dans les années 41-42, au début de la guerre (Poésie à Casarsa) ?

P. — (Feignant de parler naturellement de choses et de moments dont il a la nausée). Vous pourriez tout aussi bien y voir un geste de défi, en tout cas un geste assez complexe et contradictoire de ma part, puisque je n'ignorais pas que mon père ne tenait pas le frioulan en grande estime. Bien au contraire. Si vous voulez, son hostilité au frioulan de ma mère, c'était une manière de la tourmenter, d'autant qu'il se sentait fort de l'opinion publique « universelle », en même temps que se conformer au mépris du dialecte que les fascistes affichaient, à l'époque, ouvertement. Tout ce qui venait des marches de l'Etat fasciste, tout ce qui échappait à son contrôle, et qui reflétait une vie particulière, des libertés particulières, était suspect. Le dialecte était un parler « inférieur », pour reprendre la terminologie méprisante des « penseurs » du national-socialisme.

J. D. — Cette haine contre le père que vous projetez à travers le mythe dans votre oeuvre cinématographique, et qui culmine dans Œdipe roi, on la retrouve encore dans Affabulation, cette pièce de théâtre que je viens de lire, mais beaucoup plus trouble, plus ambiguë. La haine est devenue lucide, elle a maintenant la transparence d'un concept. Le fils et le père connaissent leur haine et s'en servent pour progresser ou pour survivre.

P. — Je dirai que la conscience de la haine n'empêche pas la haine d'être complexe, composite... En réalité, avec le temps, depuis l'enfance, l'image s'est multipliée, et avec elle le refus s'est diversifié : elle s'est transformée en haine trans-historique, ou méta-historique, et elle m'a fait identifier à l'image paternelle tous les symboles de l'autorité et de l'ordre, le fascisme, la bourgeoisie... Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie, contre sa suffisance, sa vulgarité ; une haine mythique, ou, si vous préférez, religieuse. (Aussitôt, il en rougit agressivement.)

J. D. — Si bien que la sublimation a pris naturellement chez vous la forme de la vocation poétique.

P. — Je pourrais difficilement vous contredire, puisque j'écris des poésies depuis que j'ai commencé à écrire [...]

Jean Duflot, Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, Editions Pierre Belfond, 1970, p.11-14