Hamit Bozarslan - La question kurde

Hamit

Hamid Bozarslan : violence au Moyen-Orient et question kurde. 

Introduction

L’état de la violence actuelle dans le Moyen-Orient donne l’impression d’un effondrement, de dissolution des sociétés. L’État entraîne, dans sa chute, la société.

* L’État se dégrade en une forme milicienne. Cela rappelle Max Weber : à l’origine, l’État est une mafia qui a réussi. Aujourd’hui, c’est le retour d’une mafia.

* S’ajoute à cela une fragmentation territoriale. On remarque que quand la cité tombe, elle ne se défend pas. C’est le cas avec Tombouctou, Mossoul (1,3 M d’hommes, 86 000 hommes armés), deux villes qui tombent en quelques heures.

Comment gérer cet effondrement de la société ? Que se passe-t-il quand la société s’efface, quand émerge un religieux radicalisé ? 

Face à une telle situation, la recherche ne peut rien faire. Le chercheur doit admettre qu’il ne peut que décrire.

Sur la question kurde

Les Kurdes sont divisés entre quatre États aux régimes autoritaires (Irak, Iran, Turquie, Syrie).

Trois dates essentielles pour comprendre la région :

* 1919 : fin de l’empire ottoman ;

* 1948 : création d’Israël ;

* 1979 : reconnaissance d’Israël par l’Égypte ; révolution en Iran ; occupation de l’Afghanistan.

Pour les kurdes, la date 1979 est aussi essentielle : situation de révolte généralisée au Kurdistan d’Irak (190 000 morts) ; au Kurdistan d’Iran (Kurdes contre la révolution iranienne) ; au Kurdistan de Turquie (guérilla en 1984, politique de terre brûlée et création du PKK : radicalité)

Vers une institutionnalisation de la question kurde

* En Irak

En 1991, 2e guerre du Golfe. Les Américains libèrent le Koweït et Sadam Hussein fait face à des révoltes (sud Chiite, nord Kurde). Ces révoltes sont durement réprimées mais les Etats-Unis, la France, la Turquie obligent Sadam Hussein à se retirer du Kurdistan irakien.

Conséquence de cette guerre : à partir de 1991, les Kurdes irakiens disposent d’une structure autonome. = Une entité kurde autonome est créée en Irak : elle devient une référence pour les Kurdes de la région. Ainsi, depuis 1991, en Kurdistan irakien, les Kurdes entrent dans une logique d’institutionnalisation d’une société, avec la création d’une classe moyenne. Avant, hormis chez les notables dans la population urbaine, on quittait le Kurdistan.

Lors de la guerre de 2003 en Irak : les Kurdes passent de l’autonomie à la fédération.

* En Turquie également, à partir de 1999-2000, les Kurdes, toujours en guérilla et subissant la répression, s’institutionnalisent. Là encore, formation de classes moyennes ; le cadre urbain change, se forme une élite politique. En même temps, cette élite est rajeunie et féminisée.

* Kurdistan d’Iran : répression massive, guérilla.

* Kurdistan de Syrie : répression aussi dans les 2000.

Mobilités transfrontalières

Années 2000 : mobilités accélérées intra-kurdes. Le commerce transfrontalier arrive à un niveau inédit. Mise en place d’un système politique régional, ne proclame pas l’indépendance/Unité indépendance.

Deux acteurs comptent dans ce système politique transfrontalier :

* Gouvernement kurde irakien

* PKK qui a des partis frères en Syrie et en Iran. 

Le gouvernement kurde irakien est une référence nationaliste, qui prône un récit national kurde.

La question kurde dans les printemps arabes

2011 : moment important pour les Kurdes pour des facteurs différents à la question kurde.

2011 : les sociétés irakienne et syrienne suivent des trajectoires différentes. La Révolution syrienne entraîne des transformations considérables au Liban et en Irak.

* En Syrie : fragmentation territoriale dès 2011 par le fait du prince. Bachar Al-Assad essaye d’éviter le phénomène des révoltes arabes. Stratégie : fragmenter le temps et l’espace de la contestation. L’armée se déplace d’une ville à l’autre.

Résultat : La Syrie de 2012 est une fédération de Républiques autonomes qui ne communiquent plus entre elles. La continuité territoriale est cassée.

* En Irak : confessionnalisation extrême du pouvoir irakien. Les Américains ont joué le jeu de la contestation. À partir de 2007, l’espoir sunnite est remis dans le système. Le pouvoir d’Al Maliki fait le choix inverse. Il crée l’État et le contre-État, met en place de milices parallèles, réprime les sunnites, d’où la dissidence en 2012-2013.

= Mise en place d’une logique de fragmentation et de confessionnelle.

Passage à la lutte armée : juillet 2011 

En Irak et en Syrie. Les Kurdes sont isolés. Un isolement pas militaire, pas territorial, mais politique. Jusqu’ici continuité oppositions arabes…

Les Kurdes ont un rôle dans le 1er printemps de Damas en 2000.

2012 : on assiste à l’intraduisibilité politique kurde. Ils ne parviennent pas à créer un discours. Le langage politique est de moins en moins politique. Il y a une sorte de rupture entre les sociétés kurde irakienne/syrienne et les sociétés arabes irakienne et syrienne.

Les événements de l’été 2014 

Les événements ont accru cette rupture. 2014 est l’année de l’aveuglement total dans le monde.

Le 4 janvier 2014 : Falluja tombe dans les mains de DAESH. 300 000 habitants. Pas de réactions. Vu comme un fait divers.

Six mois après ; Mossoul tombe. DAESH se dote d’une continuité territoriale. Les Kurdes ne touchent plus l’Irak chiite. Le voisin : c’est DAESH.

En 2014 : 1053 kilomètres de frontières avec cette organisation.

Certes, des atouts pour les Kurdes. Kirkouk : le gouvernement se retire et demande aux Kurdes de prendre le contrôle. Plus de 40 % du territoire kurde, 1M de réfugiés aussi dont chrétiens mais les Kurdes accueillent souvent des chrétiens, des sunnites.

Dans un premier temps : impression de carte stabilisée. Idée que DAESH en restera là.

Or, en août : triple attaque sur 3 villes kurdes :

* Sinjar : haut lieu du Yézidisme (confession manichéenne, bien/mal, confession dont les membres sont kurdophones). DAESH contrôle la ville, femmes kidnappées, violées, vendues. Ce ne sont pas des gens du Livre donc pas de protection.

* Karakoch : ville chrétienne importante (Kurdes contrôlent depuis quelques mois). Atrocités. Une continuité territoriale.

* Kobané au Kurdistan syrien. Ville contrôlée depuis 2012 par le parti  proche du PKK (Parti d’unité démocratique). Kobané = continuité kurde de Turquie mais seulement enclave kurde en Syrie. DAESH : pas de problème donc à l’échelle de la ville. 

= Une résistance urbaine atroce qui a reconfiguré le récit national kurde.

Pourquoi DAESH s’acharne sur Kobané ?

* Stratégie : parachever une construction para-étatique nationale. Avoir une continuité territoriale.

* DAESH a perdu contre les kurdes irakiens qui ont été aidés par les États-Unis. Cela déclenche une vendetta. Punir l’alliance avec les Américains.

Trois ou quatre conséquences

1)    Les Kurdes pensaient qu’ils étaient sortis d’affaires en Syrie et en Irak, vers une construction mi-patrimoniale/mi-démocratique, avec institutionnalisation.

La perspective de la mort s’éloignait. La guerre n’était pas là. Or, durant l’été 2014, la mort s’est réinvitée dans la cité kurde. La cité s’est remilitarisée. Vers le modèle de Sparte. De nouveau la guerre se place au cœur du combat kurde.

La cité doit se réorganiser en professionnalisant son armée. Se doter d’un niveau de violence supérieure au passé.

Renégocier avec un nouveau gouvernement, liens avec l’occident : Europe, Amérique, Kurdistan. Personne ne veut envoyer de forces militaires. Donc les forces kurdes doivent rester là.

2)    Une intégration accélérée des Kurdes. PKK très présent sur le terrain kurde irakien. La Turquie a du obliger les combattants kurdes irakiens à traverser la Turquie pour Kobané.

Une mobilisation extrême. Idée d’une « kurdanité » plus forte qu’avant.

3)    La cause kurde / le récit national kurde a été entièrement redéfini. Avant, alliance systématique avec des partis d’opposition. Aujourd’hui, les kurdes doivent se définir contre un ennemi sans frontière, sans logique de domination nationale, les djihadistes, qui annoncent un temps d’apocalypse.

L’organisation détruit ce qu’elle crée. Les Kurdes ne savent pas comment se définir face à une telle force. Il y a un vide ontologique.

Certes, langage universel (défense civilisation) mais quelque chose d’inédit. Risque de s’accélérer.

L’été 2014 a déjà été intégré dans le récit national kurde. Idée d’une carte unifiée, drapeau unique. Impression que les événements de Kobané ont constitué une nouvelle page du récit national kurde.

4)    Iran/Turquie. Traditionnellement, on définissait les Kurdes comme combat contre 4 États. Aujourd’hui : 2 États.

Restent 2 États : Iran/Turquie qui portent une grande responsabilité au Moyen-Orient. Ils jouent la carte de la confessionnalisation. Laissent passer des milliers de combattants de DAESH (Turquie) et création de milices (en Iran).

Ces 2 forces : ni l’état iranien, ni l’état turc ne sont restés comme avant. Ils font tout pour contrôler l’espace kurde dans sa totalité.

Dans ce combat, on pensait que la Turquie avait quelques avantages : un processus de paix pour négocier avec le PKK or en 2014 la Turquie n’a rien fait pour défendre les Kurdes.

Iran : plus présent, en partie parce que a essayé de se rallier au PKK. Dès le lendemain de l’attaque de DAESH, a livré des armes aux Kurdes.

Il y a une amertume dans le Kurdistan face à la Turquie.

Pourquoi la Turquie a raté le moyen de modifier son image ? La politique turque en interne et en externe est devenue une politique plus confessionnelle : sunnitisation de la société. Imposer la supériorité de l’Islam turc. Nostalgie violente partagée que par le pouvoir turc.

Perspective : il n’y en a pas.

Hamid bozarslan question kurde

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